La Cité de lumière
Découverts par hasard dans une profonde vallée au Moyen-Orient, ces tables de verre ont résisté trois années avant d’être traduites. Elles racontent le destin d’une cité et de son immense bibliothèque de verre construite. De la cité, seuls subsistent ces vestiges sauvés du sable pour que l’on puissent dire qu’elle a existé sans que personne n’ait jamais oser tenter d’en percer les mystères.
L’homme qui, pourtant, déchiffra nuits après jours le récit, se trouva là, devant une mémoire remontant bien au-delà des plus anciens textes écrits sur la pierre.
Son travail achevé, il aima revisiter amoureux les signes, caresser les ciselures; chaque fois il s’émerveilla devant une ville gigantesque, une perle immense comme posée sur le sable. Il y découvrit la source d’une légende qu’on nomme encore aujourd’hui la «Cité de Lumière». Voici le récit qu’il en fit:
Ses habitants étaient un peuple de haute stature, des bâtisseurs de grande valeur. Leur ville s’étendait à l’est depuis les hautes falaises taillées dans la montagne jusqu’à l’extrémité méridionale de la langue de terre enroulée autour du port.
Entre les deux, de grands axes charriaient les flots incessants d’une foule bigarrée.
Tout autour… le sable!
Après avoir obtenu tout ce que les hommes pouvaient désirer des offrandes de la vie et comme cela arrive souvent, le progrès les poussa à abandonner la raison. Les notables oppressèrent le peuple. Ce fut l’époque où fleurirent de monstrueux édifices de verre, le sable ne manquait pas, la main d’œuvre non plus. Le plus imposant de ces édifices fut la grande bibliothèque: une tour de Babel du savoir et de la connaissance… gigantesque!
Il fallait se briser la nuque pour en apercevoir le sommet. On ouvrait la grande porte et c’était l’immense salle d’accueil éclairée par les voûtes de multiples verrières. A la tombée du soir, sous les dômes rosissant, vous n’étiez plus sûr d’être humain; quand votre regard ne pouvait s’empêcher de suivre la géométrie des étages où reposaient en ligne les verts, les aciers, bruns, mercure, laqués des livres, véritables bijoux alignés voués au culte du savoir. Alors le temps cessait sa course. Les palais de marbres et de glace y respectaient les lourds silences et les somnolences cachées au fond des sofas épais. Les vrilles étourdissantes des marches s’enroulées autour des piliers centraux invitaient au recueillement.
Au sous-sol, les livres du Monde de la terre : relié symboliquement au ciel et à l'air par des jeux de miroirs, le féminin au masculin, l'obscurité à la lumière. Tout ce qui avait trait à la matière y était répertorié; la matrice qui conçoit les sources, les minerais et les métaux, de
l’atome à l’être humain. Dans le Monde de la terre, tout ce qu'il était possible d'imaginer attendait là, dans les rayons, séduisant le lecteur. Quelques marches et voici une porte d’acier et de quartz. Elle mène aux manuscrits anciens qu’on aère ou caresse. Au milieu des toiles, des cuirs et miroirs, les derniers délices recousus, et collés : la langue des siècles, nourrie, enluminée. Ils reviendront dormir dans les rayons, pleins de rugissements de fauves, de cris d’hommes, d’affrontements océaniques. Sur l’aile, les blessés en débandade attendent le supplice chéri de la découpe et de l’aiguille.
Plus haut dans les vrilles, voici le monde de l’eau, foyer d'énergie, lieu de régénérescence :
Les ouvrages y permettaient l'édification de soi-même, d’y puiser la force au plus profond de soi.
Chaleur et lumière, métamorphose, plus haut encore dans le monde du feu, le troisième monde : monde des rêves, monde fantasmatique, les livres dissolvaient les peurs. Après leur étude, tout pouvait être entrepris.
Dans celui de l’air, de tout le coeur et l’ esprit, la quête du savoir offrait le souffle pour vous amener au sommet de vous-même.
En haut de cette éblouissante pyramide, l’Ancien trône veillait sur la légende, gardien des mémoires de la Cité! Celle-ci contait qu’après avoir lu tous les livres, on accédait au Livre Suprême, un livre ouvert sur l’éternité, posé sur un autel. Quelques marches et le monde était là, entre les mains!
Le temps passa enfouissant la légende…dans la ville! Car dormant en la Cité, celle-ci s’échappa pour courir entre les dunes, dans les carrières de verre, échoua au bout du monde sans nom, au bord des oreilles du plus grand ciseleur de verre que la planète ait jamais connu.
Les années filèrent. Du bout du monde sans nom, par un jour clair, l’homme se mit en route pour la Cité en quête du Livre. Parlant comme un prophète mais empli du besoin de savoir, le désir de dévorer le fruit de l’Arbre de la connaissance… et délivrer son peuple des jougs et des sables.
Arrivée dans la Cité, il se sentit étranger, comme s’il venait d’une autre planète. Nul ne pouvait passer avec ce teint sableux ; les vêtements poussiéreux le trahissaient. Pour approcher de la grande bibliothèque, il dut se fondre dans la foule…nouveaux vêtements couvrant la peau cuivrée. Il y connut une femme aux yeux de son village, des yeux de braise, particuliers aux fondeurs de verre du désert, au bout du monde sans bout. Elle accepta de le mener dans la pyramide qu’on appelait ici le «diamant». Après la visite, elle se chargerait de franchir les portes de sortie avec les deux passeports: les aller et venues étaient comptées! Nul ne devait rester enfermé dans l’édifice au coucher du soleil. Quand les lourdes portes se fermaient, la bibliothèque s’endormait comme un grand chat apaisé. Pourtant, des étudiants se laissaient enfermés parfois, pour satisfaire leur insatiable appétit de savoir. Peu nombreux étaient les amateurs défiant la loi: pris, ils étaient bannis à jamais de la ville, condamnés au désert!
Après la nuit de repos, l’astre chaleureux amena la clarté sans que disparaisse totalement le grand disque bleu de la planète voisine. L’homme et la femme se dirigèrent vers l’entrée du «diamant». Ils se mêlèrent aux pèlerins sans crainte. Après un premier ascenseur, on entrait dans un bâtiment où femmes et hommes se séparaient. Le guide expliqua qu’enfiler une combinaison protectrice évitait la contamination des livres; qu’il leur faudrait passer sous la douche purificatrice; qu’après ils pourraient consulter tous les livres… s’ils le pouvaient !
Il termina en offrant à chacun un médaillon, passeport pour l’entrée dans les salles de lecture… et sa bénédiction!. Un autre guide les prit en charge et avec eux descendit un puit vertigineux, atteignant alors un système complexe de terrasses comme taillées dans le rubis. On y devinait là , le cœur du vivant, l’endoderme de la connaissance.
Après l’interminable descente, les pèlerins furent poussés vers une série de cascades qu’il fallait emprunter nu. Dans ce lieu humide, notre homme repéra une niche à l’abri des regards. Un rideau épais d’eau pouvait cacher un corps, s’il résistait aux trombes d’eau ! Serrés les uns contre les autres, dans leur grands corps maigres, comme des oyats agités par le vent, les visiteurs glissaient vers la sortie comme des pantins. De sa cachette il vit le groupe s’éloigner…
Debout des heures sous la douche, son corps amolli se trouvait ballotté comme sous les déferlantes, un bateau ivre. Son incroyable résistance lui permit d’atteindre le moment où la corne résonna. Le soleil déclinait. La pluie torrentielle cessa. Dans le silence soudain pesant, il attendit, frémissant, les guides qui n’allaient pas tarder à le jeter dehors. Interminable attente… le silence ne fut pas rompu. La femme était passée sans encombres avec les deux badges, la machine le comptabiliserait!. Il sut alors que la nuit était à lui; une nuit longue et passionnante… sa nuit!
En tenue d’Adam, il dirigea ses pas hésitants vers le centre de l’édifice. Les premières marches gravies, les siècles défilèrent étourdissants. De chaque ouvrage rencontré, un monde s’envolait, effleurant ses yeux curieux d’une aile de papillon, d’un vol d’ibis, d’un souffle imaginaire. Quelques marches encore? Le monde était là, offrant son vrai visage. Celui qui entrait ici commençait un périple sans fin. Voyages et découvertes devenaient inutiles: Ici était la Vie! Un seule quête comptait désormais: le savoir, tout savoir, toucher du doigt les dieux.
Il avait parcouru déjà les déserts, gravi les dunes immenses, bu à tous les oueds, brûlé ses mains dans les plus profonds talwegs mais jamais, jamais ses jambes n’avaient foulé autant de marches, d’interminables salles où l’ esprit vacille. Une spirale infinie d’escaliers qui lui laissèrent la sensation de traîner son corps mort.
Parvenu au sommet du « diamant », il fut irrésistiblement attiré au centre du dôme. Là, nullement étonné, un vieil homme enfoncé dans un large siège songeait dans le couchant. D’une voix caressante, nullement impressionné, et sans quitter des yeux l’espace céleste , il parla:
- Je vois en vous un serviteur, d’autres pourront y voir un condamné bientôt donné au bourreau, un profanateur dont les os sècheront au désert. Peut être n’êtes-vous qu’obscur prédateur? Pour moi vous êtes une main, dit l’ancêtre.
- Une main? s’étonna l’homme nu.
- Oui, une main ou bien un simple et triste curieux. D’ailleurs cette curiosité se justifie à tous les égards, car vous êtes de ces nombreuse personnes qui croient pouvoir posséder les livres alors que ce sont les livres qui les possèdent. Les sages autrefois disaient que toute l’existence consiste à se contenter des produits de la terre, vivant de plantes et d’eaux des sources crées par les dieux. Que nul savoir ne doit être écrit car il est illusion; qu’au premier souffle, l’édifice s’écroule comme brins de roseaux assemblés.
- Mais d’autres sages ne disent-ils pas qu’il faut s’approprier le rêve des ancêtres pour marcher au delà de ses propres rêves? tenta timidement l’homme.
Le vieil homme tourna son siège vers l’intrus:
- Croyez-vous pouvoir fuir votre destin sur ce sol?
Ses yeux lancèrent d’étranges éclairs et l’on vit bien qu’il réfléchissait à la manière de ne pas dévoiler ce qui était caché. Il se leva, tendit le bras vers la voûte pour embrasser un monde différent pour lui. Il poursuivit:
- Ce n’est là qu’un vieux rêve, et j’attends … cette nuit, une autre nuit peu importe. Vous êtes une main, une clé pour l’espace. Voyez-vous, j’étais ici bien avant que cette construction soit élevée. Ici depuis que la roche s’est étendue timidement sur les mers. Puis vinrent les hommes et leur avide besoin d’ériger les tours de mémoire. Cette bâtisse est devenu mon arbre, fort et terrible dont les racines plongent dans l’obscure profondeur des âmes. Cependant les feuilles de sa ramure abritent autant la soif du savoir, le bonheur de la recherche, que l’avidité, la crainte et la cruauté. J’y vois des étudiants passer les traits illuminés et d’autres, livides, portant la connaissance comme un étendard guerrier.
Le silence se fit pesant. Cependant ils partagèrent un maigre repas sans parole, observant le soleil rougi céder la place à l’astre bleu. Impatient, l’intrus cherchait un moyen de tenter une dernière question à propos de la légende du Livre Sacré. Le vieil homme comprit sans les mots et entonna un chant. C’étaient des vers inconnus, peut–être un ancien rituel. Sa voix emplissait l’espace, s’enroulait sous la voûte. Le vieillard en transe fixait un point à une dizaine de mètres. L’intrus se détourna: le livre était là, sous un globe lumineux ou plutôt c’était le livre qui était lumineux! Il lui fut désigné un sofa pour la nuit.
Demain les guides l’expulseront… Au mieux! La grande bibliothèque lui serait à jamais inaccessible.
Tout bruit s’était éteint, les dômes s’assoupirent…un souffle, une haleine s’affaiblissait, l’ancêtre aussi.
Le temps coula comme du plomb. A la nuit profonde, l’invité s’approcha à pas de loup du halo, souleva le globe. Irrésistiblement, il approcha la main, ivre, sachant que cette ivresse ne durerait qu’un instant. En effleurant l’ouvrage, il oublia la fatigue, la rigueur de sa vie passée, sa propre ignorance et saisit délicatement le livre.
Tout devint frisson puis attente. Il lui sembla que bouger la main prenait une éternité, que les atomes vibraient autour. Un de ses pieds fut rejeté du sol tandis qu’une profonde lézarde courait jusqu’au mur. Le sol frémit de nouveau. L’homme fut projeté sous un déluge de verre, le sable en bourrasque emplit les yeux puis la bouche. Le diamant s’ébroua, s’éleva légèrement, secoua sa gangue de verre en détruisant tout l’édifice. Un instant inondé par le phare d’une invisible source, le dôme supérieur décolla, s’éleva de plus en plus rapidement…pour n’être plus qu’un point minuscule dans l’espace.
La cité que l’on croyait si stable en frémit elle-même. Un fleuve de verre chauffé balaya les larges avenues. La langue fumante anéantit habitations, champs et vergers alentour. Les vents desséchants levèrent une armée de quartz tourbillonnant. L’air devint blanc puis gris. Le ciel apporta la mort mêlée de cendre. Un linceul d’oubli se referma sur la civilisation.
Le temps cessa, l’espace d’un instant, juste assez pour que sur la rétine de l’homme, s’imprima une dernière image: le dôme vaisseau se dirigeait vers l’astre bleu. Il s’étonna de serrer encore entre ses doigts le Livre Sacré.